Où sont les Eddy Murphy, Denzel Washington et Whoopi Goldberg de France ?

Le cinéma américain affiche sans complexe des acteurs noirs dans ses blockbusters. Certes, cela n’a pas toujours été le cas, mais du fait de l’Affirmative Action (Programme de discrimination positive en vigueur depuis 1961), les acteurs et actrices noir-e-s sont devenu-e-s incontournables à Hollywood. Et l’on peut aligner des noms à l’infini. Certain-e-s illuminent tellement les films de leur talent que l’on n’imagine même plus Hollywood sans acteurs et actrices noir-e-s. Dans le film « Les figures de l’ombre » sorti sur les écrans français en mars 2017, les éblouissantes Taraji P. Henson, Octavia Spencer et Janelle Monae incarnent les personnages de Katherine Johnson, Mary Jackson et Dorothy Vaughan (trois scientifiques qui se sont distinguées à la NASA) avec tant de brio que le film est devenu culte, et un succès commercial ; avec 160 millions $ pour un budget de réalisation de … 25 millions $. Le cinéma français est bien loin de cette réalité, continuant de cantonner dans des rôles plus ou moins mineurs des talents confirmés comme Firmine Richard, Fatou Ndiaye, Tia Diagne, Nade Beausson-Diagne, Hubert Koundé, Tony Mboudja, Assa Sylla, Ibrahima Koma, Issa Doumbia, Karidja Touré.

Jimmy Jean Louis est parti très tôt aux Etats-Unis, «  car ceux qui sont là doivent accepter des rôles caricaturaux » regrette-t-il. Né en 1968 à Haïti, celui qui est devenu acteur, producteur et réalisateur est venu en France à l’âge de 12 ans. Il a d’abord été danseur dans des émissions de Michel Drucker et de Patrick Sabatier avant de faire du théâtre à Barcelone et de s’y essayer au mannequinat. Des contrats avec des agences de mode le conduiront alors en Italie, en Afrique du Sud puis à Londres. Avant même d’intégrer le jury de Miss France 2009 sur TF1, il a enchaîné des rôles convaincants dans des blockbusters américains : Point d’impactavec Jean-Claude Van Damne (2002), Les Larmes du soleilavec Monica Belluci et Bruce Willis (2003), Hollywood homicideavec Harrison Ford et Josh Hartnett (2003), Phat Girlzavec Imes Jackson (2005). Et l’on retrouve Jimmy Jean Louis quatre durant (2006-2010), dans le rôle du Haïtien de la série à succès « Heroes » sur la chaîne américaine NBC, aux côtés de Hayden Panettiere et de Jack Coleman. Les 25 films et séries de l’acteur d’origine haïtienne sont ainsi pour la plupart tournés hors de l’Hexagone. Jimmy Jean Louis, établi à Los Angeles, assure aujourd’hui sans sourciller que resté en France, il n’aurait pas connu cette carrière bien remplie. Pour celui qui a remporté en septembre 2013 le Prix NAFCA (Nollywood and African film critics Awards) du meilleur acteur pour le film « Onenight in Vegas », les Etats-Unis sont le pays où il a le plus appris.

Eric Ebouaney,d’origine camerounaise, lui aussi est parti monnayer son talent hors de l’Hexagone ; las des rôles caricaturaux commeBanania,un tirailleur sénégalais dans le film Les Enfants dumarais, réalisé par Jean Becker et sorti en salles en 1999. En 21 ans de carrière, la plupart de ses grands rôles sont des productions étrangères : tels que Lumumbade Raoul Peck (2000), Femmefatalede Brian de Palma(2002),Kingdom ofheavende Ridley Scott (2005).

Edouard Montoute, acteur d’origine guyanaise ne cache pas non plus son amertume face à l’ostracisme qui prive le cinéma français de talents confirmés ; lui qui trouve que sa boîte aux lettres est plus remplie de factures que de propositions de rôles importants. Le célèbre personnageAlainde la saga Taxia joué dans plus de 70 films et téléfilms ( Astérix et Obelix :mission Cléopâtre,Taxi,LaHaine,Goal,Les Toqués, etc…) des rôles pas souvent à la mesure de son talent.

Grande figure de la conscience noire et militant anti-raciste notoire,Lucien Jean-Baptiste lui a connu un parcours différent. L’acteur, réalisateur et scénariste martiniquais a travaillé dans l’évènementiel avant d’intégrer le cours de théâtre Florent à Paris pour apprendre les bases de l’Art dramatique. Voix française prisée dans le doublage des acteurs américains tels que Chris Rock, Martin Lawrence, Terrence Howard, Will Smith et Don Cheadle entre autres, Lucien Jean-Baptiste débute au cinéma en 1998 par des petits rôles, notamment dans les films Du bleu jusqu’enAmériqueetJeu de cons.Après un rôle principal dans la série de sketches Caméra café sur M6 en 2001 et de nombreux seconds rôles à la télé et au cinéma, il tient enfin en 2005 son premier rôle dans la comédie dramatiqueEmmenez-moi,avec Gérard Darmon et Zinedine Soualem. Sa carrière prend une autre dimension avec son film La Première porte, qu’il a lui-même réalisé et dans lequel il tient le premier rôle, celui d’un père de famille en vacances de ski. Un film burlesque mais savoureux, qui a obtenu le Grand Prix et le Prix du public au Festival de l’Alpe d’Huez 2009 (dans le sud-est de la France). L’acteur et réalisateur est devenu producteur en 2012 avec le film 30° Couleur. Il en est aujourd’hui à sa 4eréalisation avec le film La deuxième étoile, sorti le 13 décembre 2017 dans les salles françaises.

On n’est mieux servi que par soi-même. Lucien Jean-Baptiste n’attend donc pas de grands rôles de la part des réalisateurs et producteurs français. Il se les attribue lui-même en réalisant ou en produisant ses films. Il s’est d’ailleurs indigné, en mars 2016 au 20h de France 2, de cet ostracisme banalisé à l’égard des Noirs dans le cinéma français : « C’est un problème d’imaginaire. On attend trop qu’un personnage corresponde à un Noir avant de l’y associer. Alors qu’un Noir peut tout autant jouer le rôle de n’importe quel Français, qu’il soit Pierre, Paul ou Jacques. »

Et l’universitaire et réalisatrice Amandine Gay (auteure du documentaire « Ouvrir la voix ») d’asséner : « Le public blanc ne peut pas s’identifier à des acteurs noirs ? C’est un faux prétexte ! Si moi Noire, j’arrive à être émue en regardant un film français, il n’y a aucune raison qu’un Blanc ne le soit pas en voyant un Noir tenir un rôle principal ! C’est juste qu’il existe une coterie de cinéastes français, confortablement installés dans un entre-soi, et qui ne veulent point changer ! »

Souria Adèle se bat également pour une meilleure visibilité des Noir-e-s dans le cinéma français. Tant dans ses choix artistiques qu’à travers son adhésion à des mouvements de revendication. C’est ainsi la rareté de rôles valorisant les femmes noires qui l’a amenée à écrire et jouer sur scène le one woman show Marie-Thérèse Barnabé, négresse de France.Souria Adèlestigmatise à travers ce sketch la condition de la femme noire dans la France d’aujourd’hui. Ce spectacle satirique lui a valu le Prix du Festival de l’humour de Bagneux en 2001, le Prix du Tremplin de l’humour de Clichy-sous-Bois en 2005 et en 2007 le Prix du Public au Festival de Villard de Lans (sud-est de la France). La Martiniquaise née à Alger, titulaire d’un DEUG de droit, et formée au chant et à la danse est venue à la comédie après sa rencontre avec l’acteur et metteur en scène américain John Strasberg. Elle s’est fait un devoir de sensibiliser le public sur les méfaits de l’esclavage à travers les pièces de théâtreMaryetLa petite musique d’esclave.Souria Adèleest, en 2005, membre fondateur du Collectif pour le créole au Baccalauréat en France ; lequel collectif est parvenu à faire inscrire le créole au programme des classes de Terminale à Paris et banlieues.

Omar Sy, lui, remportait en 2012 le César du meilleur acteur français pour son rôle convaincant aux côtés de François de Clozet dans le filmIntouchablesréalisé par Eric Toledano et Olivier Nakache. Il est ainsi le seul arbre depuis 10 ans au milieu d’un désert de récompenses pour les acteurs noirs. En dehors du film Tumbuktudu Mauritanien Abderrahmane Sissako primé meilleur film, meilleur réalisateur au Festival de Cannes en 2015, c’est la disette pour les acteurs et réalisateurs noirs en France. D’ailleurs, sur un total de 479 nominés entre 2005 et 2015, il n’y avait que … dix Noirs. C’est dire.