Karim Kéïta, le fils du Président malien, rendra-t-il un jour compte de la disparition du journaliste Birama Touré?

 

Par MOUFTAOU BADAROU

Le recoupement de l’information exposerait-il désormais les journalistes maliens au kidnapping et à la torture ? La question est plus que jamais d’actualité, depuis la disparition du journaliste Birama Touré en … 2016. Aucun présumé coupable n’a encore été traduit en justice pour l’affaire. Pourtant, nombre de témoignages concordants accablent les mêmes personnes depuis trois ans : le colonel Cheick Oumar Ndiaye, ancien chef de la division des recherches à la Sécurité d’Etat, et le député Karim Kéïta, fils du président malien Ibrahim Boubacar Kéïta, mais aussi président de la commission de la Défense, de la Sécurité et de la Protection civile à l’Assemblée nationale malienne. Le magazine français L’EXPRESS, sous la plume de Vincent Hugeux, a tenté d’y voir clair.

Un rapport d’enquête biaisé

L’histoire commence le vendredi 29 janvier 2016, à deux semaines des noces annoncées du journaliste Birama Touré et de sa fiancée Awa. Au retour des formalités du mariage à la mairie de Bagadadji (centre-ville de Bamako), le journaliste dépose sa promise chez elle, puis file sur sa moto Djakarta chez ses cousins Abdoul et Mahamadou. Il passe la journée avec ceux-ci, discute avec eux des préparatifs de son mariage, autour d’un repas, puis les quitte à 19 heures. Il ne rentrera jamais chez lui ! A 23 heures, Inquiète de son absence, sa sœur alerte sa fiancée et ses cousins. Et tout ce monde se lance dans la nuit à la recherche du disparu, dont le portable ne répond plus. Les recherches se poursuivent les jours suivants dans les morgues et les hôpitaux de Bamako puis la famille signale sa disparition à la gendarmerie le 1er février 2016. Le service des investigations judiciaires de la gendarmerie de Bamako, aux premières loges de l’enquête, pondra un rapport d’enquête biaisé qui conclut à « la disparition volontaire du journaliste, criblé de dettes et fuyant les charges liées à son futur mariage ». Cela serait comique, s’il ne s’agissait pas d’une affaire d’homicide (volontaire ou pas). Arnaud Froger, responsable Afrique de Reporters sans frontières, qui a enquêté à Bamako, s’est dit hérissé par les failles de l’enquête : les fadettes du téléphone portable du disparu ont été expurgées des appels reçus. On n’y retrouve que la trace d’un seul SMS daté du 29 janvier 2016. Et la justice malienne n’a pas daigné, non plus, exploité les images des quelques caméras vidéo présentes sur le trajet emprunté par le journaliste le jour de sa disparition. Plus déroutant, les responsables présumés de la disparition du journaliste – le député Karim Kéïta et le lieutenant colonel Cheick Oumar Ndiaye- n’ont toujours pas été entendus par la gendarmerie. Au contraire, le militaire a été promu commandant de la Légion de gendarmerie de Segou (à 240 kms au nord de Bamako), après un stage à l’Ecole de guerre de Paris.

Des témoins persécutés

Adama Dramé, directeur de l’hebdomadaire Le Sphinx, l’ex-employeur du journaliste disparu, réfugié en France depuis juillet 2018, continue d’accuser Karim Kéïta et l’officier Cheick Oumar Ndiaye. Comme pour confirmer cette accusation, l’inspecteur de police Papa Mambi Kéïta, lui aussi réfugié en France, déclare que « Birama Touré est mort parce que des certains militaires ont voulu plaire à Karim Kéïta. Et Adama Dramé d’enfoncer le clou de l’accusation : «Karim Kéïta a mal supporté que Birama soit venu l’enquiquiner au sujet de l’une de ses maîtresses qu’il a mise enceinte, et qui se trouve être la fiancée d’un ami de mon ancien collaborateur. » Ainsi, pour appâter Birama Touré, Karim Kéïta lui aurait d’abord offert 2 millions FCFA, avant de confier son cas au lieutenant-colonel Cheick Oumar Ndiaye. Lequel a délégué la « mission » à un adjudant de la gendarmerie. C’est l’équipe montée par ce militaire qui a kidnappé le malheureux Birama Touré, l’a gardé un moment dans une villa du quartier Sotuba ACI, avant de le transférer dans les geôles de la Sécurité d’Etat. L’infortuné journaliste y subira des services corporels pour lui faire avouer le nom du sponsor de l’hebdomadaire Le Sphinx ainsi que l’identité de ses collègues publiant sous des pseudonymes. Comme en en attestent les témoignages de ses anciens co-détenus relatés dans l’édition du 30 octobre 2017 du bi-hebdomadaire Le Pays.Trois jours plus tôt, le 27 octobre 2017, le témoignage de l’inspecteur Papa Mambi Kéïta dans Le Sphinx a enlevé leurs dernières illusions à la famille du journaliste disparu : Birama Touré a bel et bien succombé aux tortures qu’on lui a infligées dans une cellule de la Sécurité d’Etat. Ce témoignage n’est pas du oui-dit ! Papa Mambi Kéïta était, avant sa fuite à Abidjan, le patron de la division cybercriminalité des investigations judiciaires. Il a passé nuitamment la frontière Mali-Côte d’Ivoire, craignant pour sa vie, après avoir faire arrêter l’affidé d’un proche de Karim Kéïta impliqué dans une autre affaire.

«Il est clair que notre frère a été assassiné dans l’intérêt de Karim Kéïta ! déclare un membre de la famille du disparu à MANAGERS Afrique. Nous réclamons donc justice ! Que tous les protagonistes de cet homicide soient traduits devant les juridictions compétentes ». « Les juridictions compétentes maliennes » ? Elles sont pour l’instant comme des bras cassés. L’arrestation des geôliers de Birama Touré (aujourd’hui identifiés) aurait au moins donné un faux-semblant de justice à la famille du disparu. Mais là rien.

Cette affaire, comme tant d’autres, a valeur de test pour la justice malienne, qui se doit de l’élucider à brève échéance. C’est à cette condition qu’elle pourra réimprimer le sens de son impartialité plus que jamais fracturée.