Elle est désormais sous les feux de la rampe, Nima Elbagir. Depuis qu’elle a filmé en caméra cachée une vente aux enchères de migrants africains en Libye. Ce reportage diffusé le mardi 14 novembre 2017 sur CNN a fait le tour du monde, des chaînes de télévision aux forums des réseaux sociaux en passant par les sites Internet, suscitant une avalanche d’indignations et de manifestations anti-racisme. Le président français Emmanuel Macron qualifiait le trafic éhonté de « crime contre l’humanité », tandis que le Burkina faso rappelait son ambassadeur en Libye en signe de vigoureuse protestation. Ce témoignage poignant de 6 minutes et 49 secondes « Migrants being sold as slaves » a été réalisé au péril de la vie de la journaliste, car les trafiquants ne se savaient pas filmés.

Intrépide baroudeuse

La native de Khartoum en 1978 est une reporter à l’ancienne, qui couvre depuis 15 ans les crises socio-politiques, les drames humanitaires et les conflits meurtriers en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. On l’a ainsi vue à Mogadiscio en 2007, sous les bombardements de l’armée américaine ou braver les risques de reportage en RDC, en Centrafrique, au Soudan du Sud ou en Afghanistan. Des reportages chocs qui lui ont valu en 2008 deux prix de l’Association de la presse étrangère au Royaume-Uni (meilleure histoire de l’actualité télévisée, et journaliste de l’année). On a également vu Nima Elbagir faire partie en 2014 des rares journalistes à accéder à des zones placées en quarantaine, en pleine épidémie d’Ebola au Libéria. Son intrépidité a été récompensée en 2016 par la Royal Television Society à Londres, pour son enquête de six mois sur la pérégrination des migrants africains, depuis le delta du Nil jusqu’à Rome.

Tel père, telle fille

Bon sang ne saurait mentir. La mère de Nima Elbagir, Ibfisan Affan, fut la première éditrice au Soudan. Son père Ahmed Abdullah Elbagir, journaliste, est le fondateur du quotidien El Khartoum. Plusieurs fois emprisonné pour délit d’opinion et soumis à diverses vexations, il finira par s’exiler à Londres où Nima Elbagir passera une partie de son enfance, de trois à huit ans. La future journaliste repartira vivre auprès de sa mère à Khartoum avant de retourner à Londres pour décrocher son Bac en philosophie et un MBA à la London School of Economics. Elle reste installée à Londres après ses études et devient en 2002 correspondante pour l’agence Reuters qui l’envoie notamment couvrir en 2003 la guerre du Darfour au Soudan. Dans le même temps, Nima Elbagir fait des piges au journal The Economist, au Financial Times et à Radio France Internationale. Recrutée par CNN en 2011, elle est nommée responsable du bureau de Johannesburg en Afrique du Sud puis de Nairobi au Kenya en 2014. C’est de là qu’elle se rendra au Libéria pour couvrir l’épidémie d’Ebola. La baroudeuse prouvera, cette même année 2014, que les jeunes lycéennes enlevées par la secte Boko Haram étaient en vie, en réussissant à interviewer d’eux fugitives d’entre elles.

«C’est facile de parler à quelqu’un qui vous ressemble et qui comprend d’où vous venez… », expliqua Nima Elbagir à l’Evening Standard qui la questionna sur sa technique d’approche des rescapées de Boko Haram qu’aucun média n’avait jusqu’alors interviewées. «  il y a cette croyance que les gens se fichent des histoires de l’Afrique, mais Chibok a prouvé que ce n’est pas vrai… C’étaient des écolières et les gens pouvaient les identifier à leurs sœurs ou filles. Le public s’est fortement ému… Cela m’a fait chaud au cœur…»,  renchérit l’intrépide reporter au journal londonien.

Musulmane sunnite, maniant parfaitement l’anglais et l’arabe, la «journaliste des enquêtes impossibles» de 39 ans assume parfaitement sa double culture. « Je me sens très chanceuse, je me sens chez moi presque partout… Ma couleur de peau ne m’a jamais entravée. J’ai la capacité de me fondre dans tellement de communautés. Je ne ressemble pas à l’image attendue d’une correspondante de CNN. Je ne ressemble pas aussi à une femme soudanaise… », confie au journal anglais The Observer la globe trotter qui a sillonné «les endroits les plus sombres et les plus difficiles d’accès» dans le monde.