Le cofondateur et PDG de la fintech (financial technology) anglaise WorldRemit a du flair. Lancé en novembre 2010, sa société pèse aujourd’hui 700 millions $ (contre 500 millions € en février 2016), réalisant un chiffre d’affaires annuel moyen de 50 millions $, avec ses 260 employés qui travaillent à son siège londonien et un état major curieusement anglo-américain en dehors du directeur des partenariats, l’Egyptien Tamer El-Emary. L’effectif total de WorldRemit atteint 330, si l’on inclut les collaborateurs travaillant dans ses locaux à Denver (Etats-Unis), à Montréal (Canada) et à Sydney (Australie).

Il est bien loin le temps où Ismail Ahmed débarquait à Londres en provenance de son Somaliland natal pour décrocher une maîtrise et un doctorat en Sciences économiques, bénéficiant d’une bourse du gouvernement britannique au moment où la guerre civile éclatait dans son pays en 1991. Sa thèse de doctorat sur les transferts d’agent intéresse le PNUD après les attentats de septembre 2001, et voici Ismail Ahmed de retour dans son pays, puis au Kenya pour superviser le Programme des Nations Unies de restructuration des sociétés de transferts de d’argent et de lutte anti-blanchissement d’argent. Au Kenya, et sous le couvert du cabinet KPMG, la corruption dans ce secteur est si institutionnalisée qu’Ismail Ahmed va s’ériger en lanceur d’alerte anonyme, en octobre 2006, pour tenter d’enrayer le phénomène. Ce qui lui vaudra bien de déboires. Eloigné à Dubaï par la représentation du PNUD au Kenya, à la découverte de sa dénonciation, Ismail Ahmed sera finalement licencié en 2007, avec privation de cotisations retraite. Acculé, il contacte un journaliste de Reuters, et le scandale devient public. Dans la foulée, l’objecteur de conscience attaque ses supérieurs hiérarchiques devant la commission d’éthique du PNUD. Ismail Ahmed quitte alors Dubaï pour Londres afin de préparer un MBA à la London Business School où il esquisse le projet WorldRemit. Lorsqu’il est dédommagé en 2010 pour son licenciement abusif de 2007, il engage la totalité de ses 225 000 € d’indemnités dans le lancement de WorldRemit, avec Catherine Wines, une experte-comptable franco-anglaise passée par KPGM et la société de transfert d’argent Travelex Money Transfer. Ismail Ahmed était également appuyé par des mécènes rencontrés à la London Business School.

Une idée de génie

Son idée était simple, lorsqu’il s’alliait à l’experte-comptable Catherine Wines : le transfert d’argent par la voie numérique permet d’en alléger considérablement les frais. L’homme avait gardé en tête les longues files d’attente dans les agences et les tarifs exorbitants pratiqués dans son pays, lorsque son frère immigré en Arabie Saoudite lui envoyait de l’argent. Aussi, en trois ans, son idée séduit-elle nombre de Business Angels qui y investissent 1,5 million $. Et l’entrepreneur est bien ambitieux. Il lui faut davantage de moyens financiers pour développer WorldRemit. En 2014, il tape à la porte de la société de capital-risque américaine Accel Partners qui lui apporte … 40 millions $. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, et sous l’expertise du directeur financier du groupe, l’Américain Ian Cole (ancien des groupes à succès Stepstone, Smartfocus et Bookatable), Ismail Ahmed parvient en 2015 à séduire le fonds d’investissement californien Technology Crossover Ventures (TCV) qui le finance à hauteur de 100 millions $ puis en février 2016, c’est le fonds Triple Point Ventures Growth BDC Corp. qui met 45 millions $ dans la cagnotte du développement de la star up anglaise. La fusée WorldRemit lancée à plein régime amorce donc un développement fulgurant. Il est désormais accessible dans 140 pays sur les cinq continents à 2,5 millions de clients mobiles qui effectuent plus de 600 000 transactions par mois. Le chiffre annuel de transfert est tout simplement vertigineux, l’expéditeur pouvant effectuer son opération à partir de son ordinateur, sa tablette numérique ou son téléphone portable. Ainsi en 2016, la fintech londonienne s’enorgueillit d’un chiffre d’affaires de 55 millions $ qui représente 52% de croissance par rapport à 2015. Et c’est en ce sens que Ismail Ahmed est un visionnaire ; car, au lancement en 2010 de WorldRemit, presqu’aucun opérateur de transfert d’argent ne proposait pareille offre.

Le client régulier de WorldRemit effectue en moyenne trois transferts d’un total moyen de 200 € par mois, et plus de la moitié des transactions se font depuis l’Europe. Petits bémols tout de même : WorldRemit n’est pas forcément moins cher dans les transferts d’argent importants sur compte bancaire. Et dans certains pays, l’on ne peut recevoir le transfert que sous forme de recharge de son téléphone portable.

Un développement fulgurant

Résultat à l’actif de son chargé des partenariats, l’Egyptien, Tamer El-Emary le développement de WorldRemit s’effectue tous azimuts en Afrique, avec la signature de partenariats, notamment avec 25 opérateurs de transfert d’argent locaux, tels que MTN en Ouganda et en Côte d’Ivoire, M-Pesa au Kenya, Tigo en Tanzanie ou encore Ecocash au Zimbabwe. Le groupe, qui continue d’embaucher ingénieurs mobiles, ingénieurs back end, responsables de conformité, agents de marketing et développeurs d’affaires, est également présent au Canada, dans 25 pays européens et dans 49 Etats aux USA.De même que son partenariat avec Wacash au Maroc (filiale de la banque Attijariwafa) lui permet d’être présent au Cameroun, au Bénin, au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Niger.

Toutefois, avec 5 milliards $ de chiffre d’affaires en 2017, Western Union détient 13% de parts de marché du secteur ; tandis que WorldRemit est leader de celui du transfert numérique.

Dans sa stratégie de développement et de notoriété, la fintech londonienne est en partenariat avec l’opérateur de téléphone chinois Huawei, le moteur de recherche Google et le club londonien Arsenal Football Club. Ce dernier partenariat assure une visibilité au groupe lors des matchs du championnat anglais, de la Champion’s League européenne et de la coupe d’Angleterre. Ainsi, le logo de WorldRemit apparaît en toile de fond lors des interviews des joueurs. WorldRemit développe également des projets socio-éducatifs communs avec les joueurs du club d’Arsenal.

Alternative peu coûteuse par rapport aux tarifs pratiqués par les opérateurs physiques traditionnels, WorldRemit veut continuer de croître, d’agrandir sa base de données et d’élargir sa clientèle afin d’atteindre en 2020 dix millions de clients dans les pays émergents dont cinq millions en Afrique et de conserver son avance dans le transfert d’argent en ligne sur les autres opérateurs. Sachant qu’il y a plus de 2,5 milliards de personnes dans le monde privées de services bancaires, parmi lesquelles 1 milliard dispose d’un téléphone portable, sa marge de croissance est énorme.

En 2017, WorldRemit est récompensé, par le Financial Times et l’International Finance Corporation (IFC) du titre d’entreprise la plus « transformatrice » du Royaume-Uni (Transformational Business Awards). Et le groupe est classé depuis deux ans parmi les 100 entreprises à la croissance la plus rapide par le Sunday Times anglais (Tech Track Top 100 list) ; tandis que son PDG a été désigné en 2018 troisième personnalité la plus influente (sur une liste de 100) par Powerlist, qui distingue les personnalités d’origine africaine ou afro-caibéenne qui réussissent en Grande Bretagne.

WorldRemit, mode d’emploi

L’application WolrdRemit disponible sur Play store et sur Apple store permet les transferts d’argent tous les jours de la semaine. A la différence d’un opérateur classique comme Western Union où les transactions se font encore en cash à 94%, World Remit n’en accepte pas de la part de l’expéditeur. Seul le destinataire peut en recevoir, à son souhait. Chez WorldRemit, le destinataire d’un transfert peut donc recevoir son argent par virement bancaire, en recharge téléphonique, par retrait d’espèces dans une agence affiliée ou sur portefeuille mobile (mobile money), qu’il soit en ville ou aux fins fonds de la campagne. Mais à l’inscription, en plus de son adresse IP, le client expéditeur fournit identité complète, numéro de compte bancaire ou de carte de paiement ainsi que d’autres précisions garantissant la bonne traçabilité des fonds transférés. De plus, le puissant algorithme du groupe lui permet de détecter facilement les fraudes et de lutter plus efficacement contre le blanchissement d’argent sale.