Désormais plus grand pays d’Afrique de par la superficie, l’Algérie est à la veille d’un virage dangereux. Mais comment ce pays qui a entrepris une légendaire guerre de libération huit années durant, face à l’une des plus grandes puissances du monde, est-il ainsi arrivé au bord du gouffre ?

Le malaise a commencé dès l’été 1962; l’armée de l’extérieur, basée au Maroc et en Tunisie, prend le pouvoir par la force en écrasant les vrais maquisards de l’intérieur : au mois de janvier 1963, l’agence de presse, APS (Algérie presse service) reconnaît que ces combats fratricides ont coûté la vie à plus de 1 000 Algériens. De l’été 1962 jusqu’au 19 juin 1965, le chef de l’Etat s’appelle Ahmed Benbella, un homme politique limité et obnubilé par l’Egypte de Nasser. C’est le colonel Houari Boumediene qui l’a installé à ce poste. Houari Boumediene de son vrai nom Boukharouba Mohamed reprend son « bien » le 19 juin 1965. A la tête d’un Conseil de la Révolution, il dirige le pays d’une main de fer jusqu’à sa mort le 27 décembre 1978. Un autre colonel, Chadli Bendjedid lui succède. Libéral et à l’écoute de la société, Chadli Bendjedid fait respirer le pays, en desserrant l’étau, en permettant une expression populaire plus libre. Mais les prix du pétrole baissent terriblement. Le pays est au bord de l’asphyxie économique. Au mois d’octobre 1988 surviennent de tragiques événements : l’armée tire sur la population en révolte et tue plus de 600 personnes. Chadli Bendjedid assume cette tragédie et permet l’instauration de partis politiques d’opposition, ainsi que des journaux indépendants et libres. Le 12 juin 1990, les premières élections communales libres sont organisées ; un parti politique islamiste, le FIS, en sort vainqueur. Le 26 décembre 1991, durant les premières législatives libres, le FIS perd près de deux millions de voix mais il est à la tête des suffrages au premier tour de cette élection. Cependant les décideurs ont pris la décision de tout arrêter. Le deuxième tour de l’élection n’aura jamais lieu.

A partir du début de l’année 1992, l’Algérie bascule dans un cycle infernal de violences multiples. L’arrivée à la tête de l’Etat de Mohamed Boudiaf, un historique de la guerre de libération donne de l’espoir à certains. Mais il est assassiné le 29 juin 1992.

Du 25 au 29 avril 2001, des affrontements ont lieu entre la population et la gendarmerie dans toute la Kabylie. La population demande plus de justice sociale et moins de harcèlement de la part des forces de sécurité et veut que la langue berbère devienne une langue nationale et officielle. Ces affrontements se poursuivent jusqu’à la fin de l’année 2003 et se soldent par la mort de 126 personnes et des milliers de blessés.

Il était une fois la démocrature algérienne

Un cabinet noir impitoyable

Manipulations à grande échelle, liquidations physiques, tortures, embrigadements des différentes associations et autres prétendus partis politiques permettent aux hommes de l’ombre de maintenir le système algérien en l’état. Ce sont eux les vrais décideurs de ce système inamovible.

« L’armée intervient ponctuellement lors d’opérations militaires quand c’est nécessaire, mais aussi politiquement de manière permanente à travers un service qu’elle a mis sur pied dès l’indépendance et dont le nom suscite la crainte : la Sécurité militaire. La SM est un service secret dépendant du ministère de la Défense, dont la mission à l’origine est de protéger le moral des troupes. Ce service a ensuite évolué vers une sorte de police politique chargée de réguler le champ politique au profit du régime. Les prérogatives de la SM, la nature de ses activités, ses missions de gestion politique de la population, sa présence dans les médias, etc, font d’elle le seul vrai parti politique avec des moyens, des objectifs et une stratégie cohérente. Le régime algérien fonctionne comme un régime de parti unique avec l’apparence du multipartisme. « Depuis l’ouverture démocratique de février 1989, le rôle joué par la SM n’a pas été de favoriser une transition vers le multipartisme sans violence, il a été de manipuler cette violence au profit du régime », écrit le sociologue Lahouari Addi dans un point de vue publié par le quotidien El Watan le 5 avril 1999.

Héritière du MALG, la Sécurité militaire a continué à avoir les mêmes privilèges, si ce n’est pas plus. Le DRS, héritier de la SM, est toujours la colonne vertébrale du système malgré l’apparition du clan de l’ouest des Bouteflika, de quelques militaires originaires de Nedroma ou de Tlemcen et d’une caste de riches milliardaires qui veulent avoir un mot dans les affaires politiques.

Créés par le tout puissant Abdelhafid Boussouf (il est responsable du MALG dans le premier GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne, en septembre 1958), les services algériens sont dirigés de 1962 jusqu’à 1979 par Kasdi Merbah. De 1979 jusqu’à 1981, ils sont chapeautés par Lyazid Noureddine Zerhouni, devenu par la suite ambassadeur d’Algérie aux USA et plus tard ministre de l’Intérieur dans les gouvernements d’Ahmed Benbitour, de Ali Benflis et d’Ahmed Ouyahia. De 1981 jusqu’à 1988, c’est le général Medjdoub Lakhel Ayat (originaire de Oued Zenati, dans l’est du pays) qui en prend le relais avant d’être limogé le 29 Octobre 1988. Il est alors remplacé par le général Mohamed Betchine qui cédera sa place au général major Mohamed Mediène en juillet 1990. Dirigés depuis plus de 24 ans par le général de corps d’armée, Mohamed Médiène, les services sont aujourd’hui une machine qui contrôle tout le pays. Les collaborateurs permanents de cette machine se trouvent à tous les niveaux de la société.

Homme discret, silencieux, Mohamed Médiène dit Toufik, né en 1939 ; ancien du MALG, il était déjà à la présidence de la République, en 1977, du temps de Houari Boumediene.

En 1986, il devient chef du département défense et sécurité à la présidence de la République. Jeune officier, à l’ouest du pays il appréciait la compagnie, autour d’un pot, de certains journalistes du quotidien la République, un quotidien d’informations qui paraissait en langue française à cette époque. Mohamed Mediène a été à la bonne école du KGB, il a fait partie de la promotion dite « tapis rouge ».

On a souvent dit que l’armée détient le pouvoir en Algérie. En réalité, cette affirmation est à nuancer car il y a des généraux, par exemple dans les régions militaires, à l’intérieur du pays, qui n’ont aucun pouvoir de décision. Le véritable pouvoir en Algérie est aux mains des chefs du DRS qui forment une sorte de « cabinet noir » agissant à sa guise et en toute impunité.

Une cohésion factice

La presse algérienne parle, depuis quelques années, de divergences entre la présidence et les services. En réalité, de telles divergences n’ont pas vraiment de consistance. Politiquement, les services ont les mêmes options que tous les animateurs de ce système. Bien des années plus tard après l’arrêt du processus électoral de l’année 1991, l’Algérie est politiquement toujours bloquée. Le règne de Abdelaziz Bouteflika a porté la corruption à son paroxysme, « tribalisé » ( la tribu est devenue une référence ) les esprits et installé une religiosité qui empêche toute réflexion logique. L’opposition politique a également été laminée. «  La responsabilité première de cette situation incombe au régime, qui s’est révélé incapable d’évoluer et de s’amender et qui continue de refuser toute démocratisation réelle », estimaient dans une déclaration un groupe de députés du FFS, un parti d’opposition, il y a déjà quelques années. Ces députés avaient fait une analyste juste de la situation ; ils ne s’étaient pas gênés de critiquer l’opposition aussi.

« Incapables de prendre en charge le pluralisme inhérent à la société, et donc d’imposer l’alternative démocratique, ils ont fini par perdre toute autonomie et se trouvent réduits à n’être que des instruments au service du pouvoir et de l’islamisme radical », écrivaient-ils.

Les énièmes mascarades électorales du pouvoir algérien du 10 mai 2012 et du 17 avril 2014 n’ont pas touché la Kabylie. La région avait complètement boycotté ce non-rendez-vous avec les urnes.

Dans cette région, le MAK ( Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie) progresse de jour en jour. D’autres régions du pays ne sont pas loin d’une telle revendication. A Alger, une coordination montée par une partie de l’opposition appelle à des élections présidentielles anticipées pour trouver une issue. Mais il n’est pas sûre qu’elle soit entendue par le pouvoir en place, devenu autiste, incapable de comprendre que le pays est au bord de la dislocation. N’ayant organisé aucune élection libre depuis le 26 décembre 1991, le pouvoir cherche un remplaçant au président Abdelaziz Bouteflika. A Alger, on cite les noms de Abdelmalek Sellal, d’Ahmed Ouyahia, l’actuel et l’ancien premiers ministres et même Said Bouteflika, le frère de l’actuel chef de l’état. A bien des égards, le choix de ce dernier signifierait la plongée du pays dans une tourmente encore plus grande que celles qui n’ont pas arrêté de jalonner son parcours depuis son indépendance.

Par YOUCEF ZIREM