Mais, qui est vraiment DSN ?

La route Brazzaville-Pointe noire, longue de 530 kilomètres -le plus gros chantier d’aménagement de territoire que le Congo ait connu- doit relier les deux bouts du Congo, tel un indispensable cordon ombilical pour un pays riche en ressources naturelles mais dont les soubresauts récents menacent encore l’unité nationale surtout en cette veille de fin de mandat.
Visitant ce gigantesque chantier- l’un des ouvrages maîtres de la Délégation générale aux Grand travaux- un certain mardi 28 avril 2014 au matin, le président Denis Sassou Nguesso converse brièvement avec des chauffeurs routiers alignés en file sur la bas-côté de la voie.  Avec le flegme qu’on lui connaît, il se met à s’enquérir de la nationalité de chacun des camionneurs. Au cinquième qui n’était pas non plus Congolais, il se retourna et dit aux ministres, avec une pointe de regret dans la voix : « vous constatez que jusque-là pas un seul ne m’a encore dit qu’il était Congolais !? ».

Une ascension de haute lutte

« L’ascension de DSN peut être comparée à celle d’un coureur de fond». C’est le point de vue de la Fédération des Congolais de la Diaspora, auteur d’un livre paru en 2009 aux éditions L’Harmattan. Ce livre, titré L’irrésistible ascension d’un pion de la Françafrique «raconte l’histoire d’un pays souvent confondu voire identifié à son voisin, la République Démocratique du Congo ».

« Coureur de fond », DSN l’est et son histoire se confond presque avec celle de son pays. Sassou est l’un des premiers officiers du Groupement aéroporté du tout premier bataillon parachutiste de l’armée congolaise, créé en 1965 sous le commandement du capitaine Marien Ngouabi. Ayant été formé en Algérie, l’officier fut progressiste.

Lorsque le 16 août 1968, un Conseil national de la révolution est créée, suite aux dissensions profondes entre Massamba-Débat premier président du Congo-Brazzaville indépendant et Marien Ngouabi, son mentor, DSN fait partie des 39 membres de ce Conseil. Le 31 décembre 1969, il est l’un des pères fondateurs du Parti congolais du travail (PCT) dont la session extraordinaire du comité central tenue du 5 au 12 décembre 1975 institua un état-major spécial révolutionnaire de cinq membres pour reprendre les pouvoirs jusqu’au Congrès extraordinaire suivant. Il était l’un des cinq officiers qui sera nommé peu après par décret présidentiel ministre de la Défense et de la Sécurité. A la mort de Marien Ngouabi tué lors d’une fusillade dans la résidence présidentielle le  18 mars 1977, DSN est nommé vice-président de la République dirigée par un Comité militaire du parti. Il était alors à une marche du Sommet de l’État.

Fin manœuvrier

Sans tambour battant, DSN laboura son champ dans la crise qui l’oppose à Yhombi-Opango. Lorsqu’un soutien de celui-ci osa diffuser un document intitulé « Ce qui nous divise et les moyens de conjurer une crise dans un processus révolutionnaire », texte qui impute au ministre de la Défense les défaillances de la sécurité présidentielle de Ngouabi au moment de l’attentat, DSN exige et obtient la suspension de l’auteur, un certain capitaine Pierre Anga, pour diffamation. Quelques mois plus tard, Yhombi-Opango subira également les foudres de DSN. Ayant succédé à Marien Ngouabi en raison de son statut de Premier vice-président du CM, DSN fera dissoudre le CMP qui n’avait plus sa raison d’être, et il redynamise les organisations de masse du parti; puis il obtint la tenue d’une session extraordinaire du Comité central, mise en veilleuse depuis l’institution du CMP. Il venait de marquer la fin de son adversaire à la tête du pays.

C’est ce style d’homme de poigne qui marquera désormais son parcours après la parenthèse d’imitation de son mentor, dans sa façon d’être, de s’habiller et de parler. La veste abacost se raffine. Le col rigide du costume Mao se rabat. Le kaki se lisse et Sassou le porte avec raffinement et classe. Le nouveau président se bâtit une image d’homme d’actions concrètes avec une grande ouverture. Très tôt il élargit tous les prisonniers politiques, augment les salaires et les bourses des étudiants et propose au peuple un plan quinquennal de développement pour faire profiter le pays des dividendes des deux nouveaux gisements de pétrole Sendji et Yanga. Le plan vise à aménager le territoire et permettre le décollage économique du pays. Plusieurs routes et ponts sont construits, ainsi que de nombreux édifices publics dans les principales villes du pays. Mais cet espoir est éphémère. La récession économique menace les cours du pétrole et donc les avoirs du Congo. Mais c’est surtout la corruption qui mine les revenus du gouvernement. Les institutions de Bretton l’obligent à adopter un programme d’ajustement structurel alors qu’il venait juste d’être réélu pour cinq en 1984 à l’issue du troisième congrès du PCT. Le front social se met en ébullition. Dans la première quinzaine du mois de novembre 85, Pointe-Noire et Brazzaville connaissent des convulsions estudiantines. L’année suivante la crise prend une nouvelle dimension : deux attentats à la bombe font des morts et des blessés : celui contre le cinéma Star et l’aéroport de Maya Maya.

Ayant décidé de ne plus paraitre comme un chat qui miaule, voilà le tigre qui crie sa « tigritude » comme le disait Wolé Soyninka. Sassou crée une Cour révolutionnaire, chargée de juger les auteurs de l’attentat. Les principaux accusés, tous d’anciens camarades et membres éminents de l’état (Thystère-Tchicaya, Claude Ernest Ndalla et le colonel Blaise Nzalakanda) sont condamnés. L’homme se durcit de plus en plus face à l’adversité qui est devenu pratiquement de l’inimitié. Un an après, c’est l’ancien président Yhombi-Opango, libéré trois ans plus tôt, ainsi que d’autres personnalités militaires et civiles, qui sont accusés d’atteinte à la sûreté de l’État.

L’Etat et le parti congolais du travail faisant une seule et même entité, son élection à la tête du PCT au quatrième congrès se passe en 1989 dans un tournant délicat marqué par l’agitation sociale et le le mécontentement populaire. Le mur de Berlin s’effondrant, le vent de l’est soufflant, l’idée d’une ouverture démocratique avec le multipartisme se fait sentir partout sur le continent. Sassou s’insère dans la vague en prenant ses précautions. Dans son discours à la nation du 14 aout 1990, il annonce la libération de tous les prisonniers politiques – comme lors de sa première élection à la etet du parti et de l’état – et annonce l’ouvrir démocratique et multipartiste du pays. Dans cette foulée, c’et encore du front social que viendra la rupture : la Confédération syndicale congolaise (CSC) rompt ses liens de dépendance avec le PCT. Le Président tente de les dissuader et va jusqu’à imposer un nouveau responsable syndical et l’annulation du congrès du CSC. La direction légitime déclare une grève syndicale qui est suivie par tous les travailleurs. Le pays connait une crise sans précédent. Le chef de l’état décide de mater les syndicalistes mais face à des civils, les militaires sont obligés de lâcher du lest. Le congrès de la CSC se tient avec au finish la satisfaction de toutes leurs doléances.

Sassou venait de connaitre ainsi sa première défaite.

Les opposants politiques croient que le tigre est désormais en papier. Des partis et associations politiques sont crées. Aussi bien par les opposants de longue date que par des personnalités qui, précipitamment, prennent leurs distances avec le PCT. La contestation sociale grandit et des grèves sectorielles éclatent dans le pays, affectant à la fois l’économie et l’administration (industrie pétrolière, transport, écoles, université, etc). Plusieurs journaux privés voient le jour, dont beaucoup se positionnent contre Sassou N’Guesso et le PCT. L’impopularité du Président atteint des sommets dans l’opinion. En décembre 1990 le Congrès extraordinaire du PCT met fin officiellement à la primauté du parti sur l’État et abandonne le marxisme-léninisme comme idéologie. Alphonse Souchlaty-Poaty, en séjour en France, démissionne de son poste de Premier ministre. Louis Sylvain-Goma est nommé Premier ministre et charger de former un gouvernement d’union nationale. Les forces démocratiques lui imposent une conférence nationale qui maintient Sassou N’Guesso au poste de Président de la République, mais dépouillé de tous ses pouvoirs au profit d’un Premier ministre élu par la Conférence nationale souveraine.

Les élections locales et législatives de 1992 relèguent le PCT au rang de troisième force politique du pays, derrière l’Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS) de Pascal Lissouba et le Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral de Bernard Kolelas. Même classement lors de la présidentielle d’août 1992, Sassou-Nguesso obtient 16,87 % des voix, en troisième position derrière Lissouba et Kolélas. Très discrètement, en sa position d’arbitre pour le second tour, il ose, pour ne pas tout perdre, s’accorder avec Lissouba pour le second tour de la présidentielle et signe un accord de gouvernement. Le 31 août 1992 Sassou-Nguesso effectue la passation de pouvoir avec Pascal Lissouba. Pour la première fois depuis 1968, il est déchargé de toute responsabilité publique.

Mais les années passées à la tête du pays lui ont donné une expérience solide de la gestion des hommes et du pouvoir : on dit de lui qu’il sait diviser pour régner. « Dans le système sassou, confie un connaisseur des arcanes brazzavilloises, chaque responsable est surveiller de près, et ceux qui sont sensés surveiller sont eux-mêmes surveillés. Lui seul, Denis Sassou Nguesso, reçoit le rapport final. Il est le seul maitre à bord. Il laisse croire souvent qu’il ne maîtrise pas les dossiers ou ne voit rien venir. Mais dans le fond il contrôle tout et rien ou presque ne lui échappe. »

Vieux briscard du landerneau politique congolais, il avait bien calculé son soutien à l’UPADS sachant clairement que les novices du nouveau parti en charge des affaires de l’état seront très gourmands en n’exécutant pas l’accord de gouvernement signé – en effet, le PCT n’a eu que trois ministres dans le premier gouvernement du nouveau régime – Sassou n’hésita pas à courtiser le MCDDI de Kolelas lors de l’élection du Président de l’Assemblée nationale pour percher à ce poste stratégique, son candidat André Mouele  aux dépens de Ange Édouard Poungui, apparenté UPADS, grâce aux voix du MCDDI et ses alliés qui formeront désormais une nouvelle coalition, majoritaire à l’Assemblée. C’est donc en toute règle démocratique qu’ils demanderont à Pascal Lissouba de nommer un des siens à la tête du gouvernement. Devant le refus de Lissouba, l’opposition dépose une motion de censure et renverse le gouvernement. Deux semaines plus tard le Président de la république dissout l’Assemblée nationale et de nouvelles élections législatives anticipées. Les troubles qui s’ensuivent dans la capitale se résolvent avec la mise en place d’un gouvernement d’union nationale.

Une période douleureuse

Le fin, très fin stratège politique venait de prouver toute son importance sur l’échiquier politique national. Il fit braquer le camp présidentiel. L’issue du scrutin tourna à la guerre civile de juin 1993 à janvier 1994, avant que l’arbitrage d’un collège de juristes africains n’atteste la défaite de l’opposition et met fin, momentanément à la guerre. Denis Sassou-Nguesso se retire à Oyo où plusieurs officiers originaires du Nord du pays, forcés au désœuvrement par le gouvernement, puis radiés, se rapprochent de lui et encadrent la milice privée qui l’entoure.

En 1995, il part vivre en France mais début 1997, rentre au Congo pour se présenter à l’élection présidentielle suivante. Dans la tournée qu’il entreprend à travers le pays, lui qui aime tant les traditions de son pays le congo, se fait promener en tipoye, fauteuil traditionnel suspendu entre deux brancards supportés par deux couples de porteurs, un à l’avant, un à l’arrière dans la ville d’Owando. Ce que n’apprécia guère un élu local qui aura tout fait pour empêcher ce cérémonial très significatif. Un militaire est abattu par la garde personnelle de Sassou. Huit autres personnes perdront la vie dans cette manifestation. Aux premières heures du jour, le 5 juin 1997, un détachement militaire lourdement armé encercle la résidence privée de Sassou-Nguesso dans le quartier de Mpila. Immédiatement, celui-ci réplique et ouvre le feu, s’estimant menacé. Au cours de la journée, le ministre de l’Intérieur, Philippe Bikinkita, justifie le déploiement militaire autour de la résidence de Sassou-Nguesso et le présente a posteriori comme étant une simple opération de police visant l’arrestation de Pierre Aboya, officier impliqué dans la fusillade d’Owando qui aurait trouvé refuge chez l’ancien président. Peu d’observateurs jugent crédible la justification du gouvernement. Cependant, Le général Sassou N’Guesso est dans un état de préparation inattendu, mobilisant très rapidement de nombreux miliciens (les cobras) et soldats en rupture, dotés d’un armement neuf, abondamment pourvus en munitions et encadrés par des officiers expérimentés de l’armée régulière. En quelques heures, les forces de Sassou N’Guesso repoussent la force publique et établissent leurs positions.

Dans les jours qui suivent, le gouvernement fait intervenir toutes les forces fidèles disponibles (soldats de l’armée régulières et miliciens zoulous et cocoyes) et la capitale devient le siège de violents combats. Plusieurs civils pris entre deux feux sont tués. Les populations doivent évacuer les quartiers de Poto-Poto et Moungali et le Centre-Ville. L’armée française exfiltre les ressortissants étrangers. Une médiation nationale est montée, dirigée par Bernard Kolélas, et tente d’établir le dialogue entre le président Pascal Lissouba et Sassou-Nguesso. Cette entreprise n’obtient aucun résultat concret. Après les premières semaines de combat, la guerre s’enlise et chaque faction campe sur ses positions. De part et d’autre, les combattants se livrent au pillage dans les maisons et commerces désertés. Au mois de septembre 1997, Lissouba nomme Bernard Kolélas au poste de Premier ministre et celui-ci engage sa milice dans le conflit.

Le 15 octobre 1997, l’armée angolaise s’engage dans le conflit aux côtés de Sassou-Nguesso et fait pencher la balance en sa faveur. Les forces de Lissouba sont défaites. Pascal Lissouba et ses proches quittent le pays. La guerre civile aura fait environ 400 000 morts. Pour un tipoye. Calme, doté d’une grande capacité d’écoute, Sassou dont on dit la colère lente, sait frapper sévèrement et reste ferme dans ses sanctions.[/fusion_text][/fullwidth]

En 2000, Sassou-Nguesso fait juger par contumace les principaux dignitaires du régime de Lissouba pour des motifs divers (crimes économiques ou actes de torture). Lissouba, Yhombi-Opango, Kolelas, Moungounga-Kombo Ngila, Benoit Koukébéné, etc, sont condamnés à des peines lourdes.

En 2002, Sassou-Nguesso fait adopter par référendum une nouvelle constitution qui garantit les libertés fondamentales. Il est élu très confortablement au premier tour à la suite d’élections très contestées, avec un programme de société, Nouvelle Espérance, qui propose aux Congolais la réconciliation et la reconstruction nationale. De grands chantiers sont entamés à travers le pays, sous la conduite de la Délégation aux grands travaux. Une municipalisation accélérée des principales localités du pays est lancée. Elle est censée moderniser les villes du Congo.

En juillet 2009, fort du soutien de Charles Ganao, Bernard Kolélas et de Joachim Yhombi-Opango, DSN se présente de nouveau à l’élection présidentielle qu’il emporte le 12 juillet dans un climat de grande indifférence de la part des citoyens. « L’une de ses plus grandes forces étant le renseignement, ses services secrets surveillent tout le pays et tous les citoyens » croit savoir un homme politique qui préfère garder l’anonymat. DSN attacherait donc beaucoup d’importance aux renseignements et y injecterait beaucoup d’argent. A Brazzaville, les chambres d’hôtel, assurent certains journalistes, auraient des oreilles.

 

Par OUSSOUF DIAGOLA, chef d’enquête